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Krystyna Ziach
A Chamber of Mirrors / Krystyna Ziach 1984 - 1994, text par Iris Dik, 1994 (French)
Iris Dik est un critique d'art qui vie à Amsterdam
photo : Exposition A Chamber of Mirrors, le Musée néerlandais de la photographie, Sittard, NL, 1994

A CHAMBER OF MIRRORS

Du 21 mai jusqu’au 26 juin, le Musée néerlandais de la photographie à Sittard présente les œuvres photographiques de Krystyna Ziach, artiste plasticienne d’Amsterdam. L’exposition comprend les quatre séries d’œuvres qu’elle a créées durant les dix dernières années : Metamorphosis (1984-1986), Japan (1987-1988), Melancholy (1989-1990) et A Garden of Illusion (1992-1993). Dans son pays natal, la Pologne, Ziach a fait des études de sculpture et d’histoire de l’art. Aux Pays-Bas en 1979 elle s’est tournée vers la photographie. Le passé de sculptrice de Ziach continue de jouer un rôle important dans ses œuvres photographiques monumentales, ses photo-sculptures et ses installations. Son œuvre constitue une recherche de l’expérience spatiale, au dedans et au dehors du plan, à un niveau expressif ainsi qu’à un niveau plus métaphysique. Le titre de cette rétrospective, A Chamber of Mirrors, est une référence au rôle important que joue le miroir.
Le titre nous rappelle aussi la conférence ‘The Nightmare’ de Jorge Luis Borges, dans laquelle il décrit deux de ses plus mauvais rêves. Dans le premier rêve il se trouve au début d’un labyrinthe infini. A travers les lézardes dans le mur, il essaie en vain d’entrevoir le minotaure dans le centre. Mais même s’il continue à marcher pour toujours, il ne trouvera jamais son refuge. Dans le prolongement de ce rêve de confusion et d’infinitude se trouve la deuxième situation, où Borges est enfermé dans une chambre circulaire reflétée ; c'est-à-dire une autre sorte de labyrinthe. Cette fois - ci un labyrinthe où par contre il peut voir tout, mais ne peut pas avancer d’un pouce. Le cabinet aux miroirs de Krystyna Ziach fait appel à des anxiétés similaires, mais n’est pas un cauchemar. Ici l’observateur n’est pas un captif, mais libre de déterminer sa propre route et d’interpréter et de relier ses photographies évocatrices à sa discrétion. Au départ, dans la série Metamorphosis, Ziach a fait des autoportraits. A l’opposé de l’œuvre de beaucoup d’artistes plasticiennes au début des années quatre-vingt, l’œuvre de Ziach ne visait pas à révéler sa propre identité, mais plutôt à analyser l’énergie expressive du corps féminin et, ce faisant, à reculer les bornes entre la photographie et la peinture. Contre des arrière-plans expressionnistes et contrastés elle prenait des poses expressives. Son corps peint, soit contrastait avec les arrière-plans, soit formait avec eux un tout caméléonesque. Pour la photographie Geometry, elle peignait les neuves arêtes d’un cube sur son corps et la toile de fond, ce qui lui fait paraître comme une partie de la figure géométrique. Cette photo peut être considérée comme une prélude à la série ultérieure Melancholy. On revoit les éléments peints expressionnistes dans Melancholy, mais maintenant sous une forme plus stylisée. Les figures humaines semblent enfermées dans des structures géométriques et cristallines. Le miroir ressurgit à plusieurs reprises, référant à la tradition du trompe-l’œil, l’illusion de l’espace dans l’art. Pour Melancholy, Ziach s’est inspiré des génies de l’histoire de l’art Albrecht Dürer, Leonardo da Vinci et Kazimir Malevitch. Comme Ziach elle -même, ces artistes étaient captivés par l’aspiration ambivalente à l’union de l’ordre mathématique et de l’émotion absolue. La croix noire de Malevitch, par exemple, est composée de cinq carrés voulant symboliser l’émotion pure. L’œuvre Black Cross of Malevich de Ziach est une adaptation lyrique de cette peinture. Avec la croix - peint de façon expressive - comme cadre, elle a photographié une femme nue dans une variante du ‘homo universalis’ de Da Vinci.
L’espace à Sittard est en grande partie occupé par l’installation récente A Garden of Illusion et deux grandes œuvres de la série Japan. Dans ces deux installations les œuvres s’éloignent des murs et Ziach utilise des vrais miroirs comme matière plastique. Tandis que son œuvre photographique postérieur offrait surtout la perspective d’une espace illusoire au dedans du plan, maintenant la conquête sculpturale de l’espace (d’exposition) lui - même a commencé.
Japan (1) fut créée après un voyage au Japon en 1987, où Ziach trouvait l’inspiration dans le caractère intemporel des rites bouddhiste et shintoïste. Dans cette série l’accent est sur l’espace au sens spirituel. Dans la culture japonaise le miroir symbolise ‘l’imagination infinie des dieux’. Infinity est une œuvre photographique triangulaire qui est reflétée dans un miroir de même forme qui se trouve par terre. L’idée de l’infinitude est renforcée par la multiplication et la réflexion de l’image d’un seul moine bouddhiste. Dans The Anatomy of the Big Buddha - une autre œuvre de cette série – Ziach a été à la recherche d’une forme visuelle pour la nature spirituelle des cérémonies bouddhistes. Une photo du dos d’une énorme sculpture de bouddha a été coupée en deux. Ces panneaux latéraux entourent l’image mystérieuse d’une grotte, de l’eau et de la fumée : l’espace intérieur imaginaire. Dans la série Japan Ziach a utilisé pour la première fois l’espace autour de la photographie. Par terre devant quelques-unes des photographies, elle a éparpillé du marbre pulvérisé et du sable en patrons géométriques, dans lesquels elle a dessiné des lignes suggérant des jardins de méditation Zen.
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(1) Cette série a été présentée à Arti et Amicitiae en 1988 ; en 1991 et 1992 une sélection plus petite a fait partie de l’exposition Outer Space (Camden Arts Centre, Londres; Laing Art Gallery, Newcastle; Arnolfini, Bristol) : des installations photo et vidéo de Judith Barry, Geneviève Cadieux, Willie Doherty et Jeffrey Shaw, parmi d’autres.

Les photographies de A Garden of Illusion (2) ont été combinées avec des miroirs modelés de façon variée et encadrés de formes sculpturales géométriques. Les images individuelles de cette série ont été imprimées monochrome, cinq en bleu, cinq en sépia, ce qui est la manière dont Ziach fait la différence entre les signes célestes et terrestres, entre rêve et réalité (3). L’installation est un jardin artificiel où le spirituel et le sensuel se reflètent l’un l’autre à l’infini. Les espaces ‘derrière le miroir’ qui changent sans cesse en surgissant durant la promenade, se rapprochent des effets trompe-l’œil des décors peints des séries de photos antérieures de Ziach. Les formes géométriques - telles que le triangle, le cercle et le carré - se traversent et créent des rapports entre les images photographiques individuelles qui ne cessent de se transformer. Les photographies que Ziach a utilisées pour cette installation étaient des agrandissements de détails de photos dénichées dans ses archives, combinées avec des photos qu’elle a spécialement fait pour l’installation et auxquelles s’attachent des souvenirs personnels : une bordure du trottoir avec une flaque d’eau à Paris, une lézarde dans un mur, une structure en nid-d’abeilles sur une porte en verre dépoli et un groupe de maisons délabrées dans le cartier juif de Cracovie. Ce sont des photos abstraites selon la technique de l’agrandissement en vogue durant les années vingt parmi les photographes tels que Paul Strand et Albert Renger-Patsch, qui l’utilisaient pour mettre l’accent sur la beauté intrinsèque du quotidien.
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(2) L’année dernière en mai une partie de A Garden of Illusion fut présentée pour la première fois à la RAM Gallery à Rotterdam. A cette occasion un multiple de l’œuvre A Memory of Rain a été publié, qui en 1994 et 1995 fera partie de l’exposition itinérante Art in Boxes (organisée par la Hayward Gallery à Londres). Cette exposition comprend des œuvres de Marcel Duchamp et Joseph Cornell, parmi d’autres.

(3) Par cette division elle joins deux significations traditionnelles du miroir dans une œuvre. Initialement le miroir était le symbole de la vérité pure du divin, utilisé également comme un symbole pour Marie et les anges. Plus tard par contre, il devenait l’attribut d’un des sept péchés capitaux, Vanitas (la vanité). Et dans les mains de la déesse Vénus, tel que dans les peintures de Rubens et Titien, il symbolise le désir.

A Garden of Illusion a une pareille apparence minimale mais - en dépit de la finition esthétique _ Ziach ne semble pas s’intéresser en premier lieu à la présentation de la forme pour la forme. Par la façon dont elle sélecte et combine ses images et leur attribue une plus-value symbolique, e.a. par leur couleur et leur forme, elle essaie de leur donner un nouveau sens en leur ôtant leur envoûtement dans une technique de collage poétique. L’atmosphère surréelle est intensifiée par des images telles qu’un rideau, un ciel nuageux ‘Magritte’ et d’autres motifs organiques tels que des panaches de fumée, des structures cellulaires et des formes végétales, sur lesquelles nous pouvons projeter nos fantaisies intimes quelconques. Certaines photographies sont d’un franc érotisme, telles que les portraits d’une femme en extase. L’approche de Ziach est pourtant plus sérieuse en comparaison de l’absurdisme ou de l’ironie dont se servait le surréalisme pour créer les rapports.
A Garden of Illusion peut être compris comme une quête métaphysique du sens de la vie, vu les titres des œuvres individuelles tels que A Sense of Time, Plato’s Cave, Breathing et Illumination. En un sens A Garden of Illusion se rapproche aussi d´une sorte d´atelier d´alchimiste. Comme les alchimistes, Ziach est à la recherche de la liaison entre le microcosme et le macrocosme. Dans l’œuvre prestigieuse Plato’s Cave la fumée semble littéralement s’élever d’un miroir qui se trouve par terre, ce qui fait naître l’association avec des rites de purification. Les quatre éléments - le feu, la terre, l’air et l’eau – ressurgissent à plusieurs reprises. Plutôt que d’appliquer des procédés de chauffe et de refroidissement, Ziach semble utiliser le miroir comme un instrument pour déformer ou amalgamer l’image – en quête de la pierre philosophale ? - jusqu’au moment où l’amalgame transcende l’autobiographique. Sur un des miroirs on entrevoit une matière à grain fin. Ziach a-t-elle réussi à pénétrer jusqu’à l’essence, a-t-elle trouvé la matéria prima, ou n’est-ce qu’un rêve la promenade à travers son Garden of Illusion, vu le voile bleu qui couvre la poudre ? Ziach a mis les séries Metamorphosis et Melancholy au deuxième plan dans l’exposition, ne montrant à Sittard qu’une petite sélection. De cette manière elle semble aussi dire adieu au cachet personnel de sa période expressionniste, en faveur de l’approche plus minimale et universelle dans les installations photo Japan et A Garden of Illusion.
Traduction : Hanny Keulers